Les sensations d’apnée de Guillaume NERY, champion du monde à -123m


« Je suis seul au fond de l’eau noire, il fait un froid glacial. Mes poumons sont écrasés par une pression 13 fois supérieure à celle de l’air. Et pourtant, je me sens extraordinairement bien. Je n’ai aucune envie de respirer. »
Guillaume Néry, champion du monde d’apnée, détaille ses sensations dans une conférence TED. Quand il était seul à -123m, premier humain à descendre si profond à la force de la palme en poids constant.
« Je me sens comme ce petit point bleu pâle qu’est la planète Terre dans le cosmos. Perdu dans l’immensité bleu nuit. Une sensation d’humilité, je ne suis rien, perdu dans le tout. Pourtant, ma place est en surface, alors je dois entamer la remontée. »

Refaire en monopalme tout le chemin de la descente. Défaire tout ce que la nature a réalisé en son corps pour compenser ces pressions extrêmes. L’instinct mammifère  se déclenche dès que nous mettons la tête sous l’eau : Le cœur ralentit, la vasoconstriction concentre le sang dans les organes vitaux, cœur, poumons, cerveau. A 30m, la pression permet de couler sans un mouvement vers le fond, glissant en silence, comme un vol en apesanteur. Puis en approchant des 60m, le bloodshift compense la limite de l’écrasement des poumons. Cette force terrible qui double la pression tous les 10m. Pour que les alvéoles pulmonaires ne se collent pas, le sang afflue dans les poumons pour rigidifier les parois. A 80m de profondeur, diaphragme rentré, poumons écrasés, tout pousse le champion à lutter. Mais, s’il le faisait, il se déchirerait les poumons dans un grave œdème pulmonaire. Alors, son esprit doit s’abandonner à la nature, laisser faire. Se relâcher. En faisant cela, Guillaume se sent « comme dans un cocon, protégé ». Il ne le dit pas, mais à cette profondeur déjà, peu d’humains peuvent descendre.
Le corps glisse toujours vers le fond. La barrière mythique des 100m approche. Chaque fois, c’est une entrée dans l’héroïsme franchie en premier par Jacques Mayol.
La tablette est à -123m. Guillaume y arrive, attrape la tablette et, en une fraction de seconde, retourne son corps vers le haut. Mais la sensation de bien-être à ce moment-là est une magie de méditation victorieuse.
Alors commence la remontée. Le corps est happé vers le bas. « Il faut s’arracher du fond par un palmage violent. » Sauf qu’en plus du corps qui pèse affreusement, l’esprit est frappé par la narcose à cette profondeur. Avec l’azote qui se dissout dans le sang, le cerveau est perturbé. « Ça sème le trouble dans mon mental et dans le corps, précise l’apnéiste. Il ne faut pas paniquer, laisser passer l’envie de respirer et ne surtout pas relever la tête vers la surface, encore très loin. Sinon, c’est fini. »  Le palmage se fait de plus en plus efficace, le corps pèse moins lourd. En arrivant à 30m, il repasse en flottaison positive. Les poumons reprennent du volume, il y a plus de lumière et surtout, les copains sont descendus par sécurité pour accompagner la partie la plus dangereuse de l’apnée. La zone de la syncope. Celle où le cerveau privé d’oxygène peut tout à coup couper le circuit. Perdre connaissance. Et le nageur se noierait. La remontée se fait alors en équipe, avec, de plus en plus fort, les réflexes du diaphragme qui se contracte violemment comme pour respirer. Vingt mètres, la vitesse augmente, dix mètres. Dans quelques secondes, il va enfin pouvoir commencer à souffler son air gorgé de gaz carbonique. A la limite de la perte de connaissance, le champion surentraîné expire à -5m pour percer la surface comme une bulle et inspirer immédiatement une gorgée d’air salutaire.
« L’air rentre comme une délivrance. Mais c’est un choc pour les sens. Je quitte l’obscurité pour arriver dans la lumière. Le silence de l’eau pour le brouhaha de la surface, le toucher doux de l’eau qui glisse pour l’air. »
Oui, l’analogie est parfaite avec celle du bébé qui vient de naître.

Mais ici, c’est une compétition, avec les codes à respecter pour que la performance soit validée par les juges. L’apnéiste a 15 secondes pour reprendre ses esprits, retirer son masque, faire le signe ok de la main et dire : « I am ok ».

Sans cette notion de performance, Guillaume raconte au public que l’apnée est pour tout le monde un art de vivre. D’apprendre à respirer pour arrêter de penser, calmer ce mental surmené au XXIe siècle et apprendre ce calme de l’eau, où l’on peut flotter en apesanteur. Même à 2 mètres sous la surface.
Relâcher les tensions du corps pour imiter les dauphins, avec ce bonheur de se reconnecter à nos origines aquatiques. Car « apprendre à respirer, c’est apprendre à vivre. »
Martin BOHN

Publicités
Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s