La tournée du facteur ou l’aventure au bout du chemin…

Dans notre famille, on fait du vélo. Il a toujours été là. Depuis l’enfance. 

« Quand on partait de bon matin, quand on partait sur les chemins, à bicyclette… » Il y avait déjà temps que je n’accompagnais plus mon père quand j’ai découvert les paroles de la chanson d’Yves Montand. On les aurait cru écrites pour nous, ce « nous » de la chanson, qui dans la campagne où j’ai grandi, valait pour mon moi, mon frère et, donc, mon père, toujours à l’avant, ouvrant la route, tel un fanion dans le demi-jour naissant. Du lundi au samedi, mon père se levait à 6 heures pour enfourcher sa vieille bécane, grinçante et robuste, lestée, elle, de deux sacoches pleines, et, lui, d’un sac en bandoulière non moins lourd et encombrant. Tous les matins, à l’exception du dimanche, il sillonnait la campagne, entre communales sinueuses et dures aux fesses et chemins de terre meuble et parfois boueux pour aller distribuer le courrier, remplir les feuilles d’impôt et même faire des piqûres – il avait été infirmier durant la guerre d’Algérie. Quand la météo le permettait et que les bancs de l’école ne réclamait pas notre présence, vers 9 heures, mon frère et moi nous grimpions à notre tour sur nos vélos, de course pour le frangin, de fille tout simplement pour moi, et nous filions rejoindre mon père dans une ferme, ainsi que nous l’avions établi la veille. Et il nous attendait, toujours là, ponctuel, à l’orée du chemin. Ne nous restait plus alors qu’à nous mettre dans son sillage pour faire avec lui la seconde partie de sa tournée. Ce n’était pas toujours de tout repos. Il y avait notamment une ferme que nous abordions tels des sioux, en roulant le plus silencieusement possible. La menace prenait l’allure vindicative de jars qui, mieux que des chiens, gardaient l’habitation avec un sens forcené de la propriété. Du reste, mon père nous interdisait à mon frère et à moi de franchir la barrière, séparant la route de la cour de la ferme. En revanche, nous avions pour consigne de nous tenir prêts à repartir sur les chapeaux de roue. Comme de juste. Combien de fois, mon père est revenu à fond de train, en danseuse sur son vélo, coursé par un quarteron de jars qui lui mordillaient les mollets. Nos vélos n’avaient pas de vitesse, mais ce n’était pas nécessaire : la peur au ventre valait carburant. Tous les trois, en file indienne, debout sur les pédales, le cou tendu vers l’avant, persuadés sûrement que cette posture pouvait suffire à nous projeter loin du danger. On aurait dit les Dalton de retour d’une attaque de diligence qui aurait mal tourné. Jusqu’au moment où les jars rentraient au bercail, le sentiment du devoir accompli, et nous à la maison, sains et saufs.

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