Le jour où j’ai coulé, pour mieux respirer

J’ai 10 ans. Je porte mon maillot étriqué. Je suis au bord de la piscine. Au bord du gouffre.

Mes pieds n’ont pas encore touché l’eau que je coule déjà. Noyée, sous les moqueries de mes camarades.

C’est décidé. Mon médecin est d’accord. Espèce en danger, espèce à protéger. Trop de bosses. La baleine ne prendra plus jamais l’eau.

20 ans plus tard, un nouvel élan dessine le flan du petit cachalot. La vieille chimère s’est envolée. Mais pas ses rêves de poissons-volants. A la force des bras, au souffle du cœur, c’est sûr, je vais apprendre à nager. Le crawl, qui a dit que c’était compliqué ? Un, deux, trois : respirer. Un, deux, trois, c’est gagné !

Hors de question d’appeler un maître nageur à la rescousse. David Hasselhoff, je le préfère dans la série TV. Si je dois me jeter à l’eau, ce sera en toute discrétion. Tous mes complexes ne sont pas restés au placard. Les cheveux tirés par mon bonnet en plastique, je peux survivre à la casse ou à la noyade. Pas à la critique.

C’est l’heure. Plongée dans le grand bain. Une respiration. Profonde, sonore. Comme si c’était la dernière. J’enfonce la tête, et l’eau s’engouffre immédiatement dans mes oreilles. Je n’entends plus rien. Les rires enfantins sont déjà loin. Une fraîcheur chlorée m’emporte. Je flotte…. pendant 3 secondes.Vite ! J’étouffe ! Me voici propulsée à un mètre du bord, haletant sans retenue, comme si j’étais en plein cours de préparation à la naissance. Diable, comment font ces athlètes amphibiens qui semblent respirer sous l’eau ? Il faut que je me rende à l’évidence. Je suis plus Laure, que Manaudou…

La main accrochée au flotteur de la ligne d’eau comme à une balise de survie, mes poumons se gonflent en rafale. Je fais des provisions d’air, comme en temps de guerre. Car il s’agit bien là d’un combat. Le mien. Celui contre le temps, les idées reçues et les faux-semblant. Le retour de la baleine.

Accroche-toi. Tu ne vas pas rester le bec dans l’eau ! Tu vas gagner.Tu vas leur montrer, à ces petits morveux. Un, deux, trois, respire. Un, deux trois, ça va le faire. Un, deux, trois, plus j’y pense et moins j’ai d’air… Un, deux trois… Stop. Lâche prise. Cesse de te battre. N’aie pas peur. Ni des autres, ni de l’air. Au milieu de l’eau, rien ne t’atteint. La Javel est déjà venue à bout de tous les parasites.

Petit à petit, mes joues se relâchent et ne se gonflent plus. L’oxygène s’invite calmement dans mes alvéoles au lieu de s’y engouffrer de façon frénétique. Sous l’eau, ma pensée et mon corps glissent. Ils ne font plus qu’un.

J’ai 30 ans. Je porte mon maillot de bain. Je suis au milieu de la piscine. Le poisson, vient d’apprendre à voler.

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