Elle danse avec sa contrebasse en fermant les yeux

Elle a de belles formes rondes, un ventre large et légèrement bombé, une petite tête et un long cou. Elle, c’est  ma grand-mère, un corps de grande dame qui parle avec une voix chaude et profonde. Elle danse aussi : tourne autour de son petit pied unique comme une petite fille avec sa jupe , se penche en avant et en arrière comme  une adolescente. Elle, c’est ma contrebasse, mon jouet à musique.

La première fois,  quand je l’ai prise dans mes bras, j’ai tout de suite senti que l’on était faite l’une pour l’autre. A peine mon doigt avait-t-il pincé une des cordes à vide que c’était parti. Calée sur  ma hanche avec son flanc, des vibrations amples résonnèrent dans mon ventre. Sensations  agréables d’une infime douceur. Waouh!

Parcourir son manche avec mes doigts, c’est comme explorer en toute liberté  un terrain de jeu plein de surprises.

Glisser le doigt de ma main gauche le long du manche et écouter la note varier de hauteur. Attaquer la corde avec le bord de l’index de la main droite et jouer sur la force du doigt pour obtenir  une attaque de son plus ou moins nette.

Avec le pouce de la main droite, frapper la table d’harmonie près des ouïes pour la faire sonner comme une grosse caisse avec des sons longs et graves ou bien lui donner des petites claques plus haut pour sortir des sons secs et plus aigus.

Faire des harmoniques pour simuler la mélodie des fines gouttelettes d’eau qui tombent sur une gamelle vide : un son cristallin, fin assez faible qui réclame le silence pour être apprécié. Suspension du temps.

Bref, j’ai découvert de façon intuitive et ludique mon instrument de musique sans me poser de questions jusqu’au jour où un contrebassiste professionnel est passé chez moi.

Il m’a demandé  de jouer devant lui quelque chose que je connaissais. Au bout de 5 min, il m’a arrêté et m’a dit que je faisais n’importe quoi sur ma contrebasse, que j’allais prendre de mauvaises habitudes, me faire mal au dos et n’aboutir à rien, à part m’amuser avec mon jouet préféré !  Vexée et mal à l’aise comme un élève qui a dit une sottise en classe,  je lui ai donné ma contrebasse pour qu’il me montre comment faire.

Là, il m’a parlé de techniques de démanchés pour parcourir de grandes distances sur la touche, de pince de la main gauche, de position de mon corps par rapport à mon instrument. Une avalanche de précisions intéressantes  mais qui m’ont attristé profondément. Fini de jouer sur la grand-mère, maintenant  faut bosser, endurer, analyser, se redresser pour bien jouer de la contrebasse !

Le lendemain, j’ai essayé de jouer mais la spontanéité s’était envolée. Les conseils du contrebassiste ont envahi ma tête. Les doutes, les complexes, puis les douleurs musculaires sont arrivées. J’ai cherché une méthode d’étude de la contrebasse pour me guider. Rien n’a marché. Quand j’essayais de retrouver mon espace de liberté sur ma contrebasse, j’avais un sentiment de culpabilité.

Plusieurs années après, François, mon mari qui est guitariste autodidacte, m’a proposé de jouer de la contrebasse dans son trio de jazz manouche. Sans partition, tout à l’oreille et « faut que ça swingue » avec une ligne de basse simple : tonique, dominante et pour le rythme, « on plante les clous » là où il faut, c’est tout.

C’était reparti ! la grand-mère s’est remise à danser sur mes hanches, les vieux démons piétinés par la semelle de la chaussure qui marque le tempo.

Puis après deux années de concerts, la récompense ultime : le nirvana du musicien

Je suis sur scène, mes yeux se ferment sans m’en rendre compte. J’oublie qui je suis et ce que je fais. Je sens simplement la pression légère de mes doigts qui courent librement sur le manche comme des enfants qui connaissent toutes les cachettes du jardin. Ma tête, semble vide de pensées et suspendue dans l’air. Mes oreilles écoutent les notes avec pour chacune, son intonation ,  sa force,  son expression. Elles me racontent  une histoire.

Le public est silencieux, suspendu à elles . Je me sens sourire, j’ouvre les yeux et descelle  un sourire également sur les lèvres du guitariste. Magie de quelques instants brefs et hop on redescends sur terre. Vivement la prochaine fois !

 

 

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