« Dans le ventre de la mer »

Des années, des jours, des heures de préparation, pour cet instant. Pour ces secondes. Des secondes qui seront autant de centimètres. Et les minutes, des dizaines de mètres.

J’irai jusqu’à 123 mètres.

 

Le 1er top est donné. Inspiration.

Une longue, une énorme inspiration, la plus grande, la plus profonde possible. Puis d’autres encore, des courtes, en plus, pour comprimer, stocker, engranger l’air, jusqu’à plus soif. Prendre un maximum. Prendre tout. L’air est si précieux.

 

Le 2e top est donné. Impulsion.

Je quitte ce monde. L’eau embrasse mes joues, mon crâne, ma nuque. Elle avale mon torse, mes cuisses, mes palmes.

 

Je ne pense déjà plus à rien. Pour moi, comme pour tout mon corps, il n’y a plus qu’une seule chose qui compte. Mon cœur. Il fait de son mieux pour battre le moins vite possible.

 

Dans les premiers mètres, l’océan m’accepte, mais la surface veut me retenir.  Il faut lutter contre son attraction… Mais elle m’aidera à mon retour.

J’ondule comme un poisson. Je descends la corde, régulièrement, tranquillement. Et les mètres défilent.

10 mètres, 15 mètres, 20 mètres. Petit à petit, la lumière disparaît. L’eau bleuit. Quelques poissons me frôlent. Je m’enfonce dans le bleu. La pression écrase de plus en plus mes poumons. Mais plus elle écrase, plus mon corps chute librement. Je laisse faire.

30 mètres. Le fond m’aspire, je le sens. Je n’ai plus rien à faire, je glisse doucement vers les âbimes.

40 mètres : c’est le « blood shift » les poumons se gorgent de sang pour ne pas colmater sous la pression. Ils durcissent. J’exulte. Je suis un poisson.

50 mètres. C’est la chute libre. L’eau noircit. Je m’enfonce dans le noir. Plus de poissons. Plus de lumière. Seul.

60, 70, 80 mètres. La descente accélère, sans grand efforts. Mon diaphragme est compressé, ma cage thoracique s’enfonce en moi. La pression est immense.

 

Les mètres défilent, mais je ne les compte plus. La pression m’écrase de toutes ses forces.

Je laisse l’eau m’écraser, je lâche totalement prise. Je me sens bien.

Il fait froid. Je suis au-delà des 100 mètres. 110, 115, 120.

 

La pression me protège. Je suis dans mon cocon. Dans les profondeurs du monde. Dans le giron de l’océan. Dans le ventre de la mer.

Son cœur qui bat, ses mouvements, son immensité. Je ressens tout. Je m’y abandonne totalement. Je n’ai pas envie de respirer. Je n’en ai pas besoin.

 

Je le vois. Avec ma lampe, je l’éclaire : le témoin. Il est là. J’y suis. 123 mètres.

La minuscule vie cachée dans le néant, c’est moi. Une minuscule goutte d’eau dans l’océan. Une poussière dans l’immensité. Au milieu d’un bleu profond infini, je suis bien.

Mais il faut remonter.

 

Et il faut lutter contre le fond qui m’attire. Je ne réfléchis pas, je remonte. La course contre le temps commence maintenant.

115, 110, 100 mètres. Je dois lutter contre le fond, mais aussi contre moi-même. Car je sens venir la « narcose », l’ivresse des profondeurs.

Je regarde la corde, pas de panique. J’avance, j’avance, même si je perds le contrôle. Juste avancer. 70m, 60m. Le manque d’air. Ne te précipite pas. Ne regarde pas la surface. Juste l’instant. La corde, les mains, l’ondulation. Le cœur.

 

La lumière, les couleurs, les poissons. La vie. Je sens la chaleur du soleil. Ses rayons traversent l’eau jusqu’à moi.

D’un coup, je vois des mouvements : ce sont les anges de la sécurité. C’est donc que j’arrive à 30m. Un dernier effort. Ils m’escorteront pour les derniers mètres, les plus critiques.

Je commence déjà à expirer. Je relâche mes dernières bulles d’oxygène. Je souffle, mes poumons retrouvent du volume.

J’ai la tête qui tourne. Ca bouge, ça crépite, la mer est en ébullition. Des bulles d’eau et d’oxygène se mêlent les unes aux autres.

Du silence au bruit, de l’obscurité à la lumière, de la douceur de l’eau au frottement de l’air. La mer m’expulse de son giron. Mes poumons se déploient, l’air entre et me brûle un peu.

J’entends un brouhaha. En guise de premier cri, je dois dire : « I’m ok ». Bienvenue au monde.

Je suis là. Je renais. Je reviens d’un très long voyage. Entre deux inspirations.

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