Ecrire sur le web : un métier tueur d’amour

Le matin quand je pars au boulot, avec ma veste de journaliste d’internet ou de veille actu, je me dis que je vais morfler toute la journée. Déjà il a fallu me lever une heure plus tôt pour ma prise de service. Dose de caféine insuffisante.

Arrivée au bureau, c’est écrit sur mon visage : « faut pas m’en demander trop, tout de suite ». Loupé.

Il est 8 heures. Une équipe de reportage est déjà sur le qui-vive, et les chefs à l’affût d’une actu. Je n’ai même pas ouvert ma session d’ordinateur que j’ai déjà la pression. Tous attendent que j’ai fait la tournée des centres de secours de nos cinq départements.

Un incendie a ravagé le château-de-Divonne-les-Bains dans la nuit ? Ouf, c’est déjà en ligne. Dans la folie de mes débuts sur internet, j’ai souvent veillé tard la nuit sur les réseaux sociaux, et mis en ligne l’info depuis chez moi.

Mais ça, ce genre de réflexe, c’était avant. Avant que l’écriture web ne me fasse du mal. Je ne dis pas que ma conscience professionnelle a totalement disparue dans le monde virtuel. C’est juste que je ne suis plus tout à fait la même journaliste qu’avant.

Six mois d’écriture web, ça m’a flingué les yeux. Six mois d’écriture web, ça m’a rendue intolérante au possible à mes petits camarades. Culture du clic. Référencement. Ces mots jetés quotidiennement à la figure par nos délégués au numérique, tuent à petit feu mon amour du métier.

Et que dire de ces remarques qui vous accueillent le matin ?  « On n’est vraiment pas bon, il est 9 heures et sur notre site internet, toujours rien sur la défaite de l’OL hier soir« . Quand j’entend ça, je ne dis rien, mais je bouillonne. Je me contente de faire aller mes petits doigts à toute vitesse sur le clavier pour sortir un article qui ressemble à quelque chose.

Et puis, arrive le rédacteur en chef du JT de midi, il veut une nouvelle info pour faire l’annonce de la une internet : « tu as vu sur 20 Minutes ? Un prêtre pédophile à Saint-Etienne« . Occupée à rédiger un article sur les nouveaux pensionnaires du safari de Peaugres, le tweet m’était passé sous le nez. Alors je réponds : « oui je m’en occupe tout de suite. Mais il est 11h30 alors je ne vois pas comment je pourrai publier l’info et pondre un article en une demie-heure sans rien vérifier, à moins de faire un joli copié collé de nos confrères« .

Silence. Face à moi, le vide. Le chef a déjà détalé pour passer ailleurs une autre commande. Tant mieux, je vais pouvoir écrire comme il faut. Prendre le temps de vérifier l’info, d’en avoir qui nous sont propres. Bref, faire mon boulot de journaliste.

Depuis 6 mois, j’écris sur internet. Maintenant je plisse sans cesse des yeux devant Twitter, je rafraîchis mille fois le mur d’actualité de mon Facebook à la minute. Je ne veux rien louper, je suis presque au courant de tout. Je guette, je cherche l’info. C’est ça le métier.

20 ans que je l’exerce ce métier. Journaliste. Tout au début, je rêvais d’aller couvrir les guerres à l’autre bout du monde.  Je disais que je pouvais mourir pour mon métier.  20 ans plus tard voilà que j’écris sur le web. Ce qui n’est plus tout à fait la même histoire. Comme si je ne pouvais plus écrire d’amour.

Aude

 

 

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