Souvenir pas si douloureux, de ce jour où je me suis électrocutée

Une sensation de chaleur, bizarrement, me court le long des jambes. Me coule le long des jambes, pour être précise. A mes pieds, une flaque s’est formée. J’ai 3 ans, et je me fais pipi dessus. Il ne fait pas nuit, je ne suis pas dans mon lit. C’est l’après-midi et je suis debout, les doigts scotchés à une prise électrique.

C’est le seul souvenir que je garde de ce moment où j’ai bien failli mourir, électrocutée. Aucun souvenir de la brûlure. Aucun souvenir de l’odeur de grillé qui, fugacement, a peut-être flotté dans l’air chaud du salon de ma grand-mère. Plus de quarante ans ont passé depuis cet instant.  Aujourd’hui, je m’entends à peine hurler.

Pourtant, j’hurle de douleur. C’est certain. C’est d’ailleurs ce qui réveille ma grand-mère qui, comme tout le reste de la famille, fait la sieste dans la moiteur de cet après-midi de vacances en Martinique.

Aujourd’hui, j’imagine des cris aigus comme peuvent l’être ceux des enfants. Des cris qui déchirent le silence, comme ce courant électrique qui déchiquette ma chair. Quatre de mes doigts sont collés sur les deux fiches d’alimentation de la télévision. Je suis prisonnière. Punie sur le fait.

Je devrai être en train de faire la sieste. Mais non. Je veux regarder la télévision. Pour l’éteindre, ma grand-mère opérait d’une manière singulière. Elle n’appuyait pas sur le bouton on/off, elle débranchait directement la prise. Et moi, petite curieuse, je l’ai vu faire.

J’ai la prise en main. Enfin, je la tiens plutôt par les deux broches. Une broche pincée par le pouce et l’index de chacune de mes deux mains. Je tente le branchement. Et je me fais pipi dessus. Je m’électrocute. Ma grand-mère se jette à mon secours. Elle m’attrape et me tire en arrière. Elle en prend autant, et me sauve la vie.

J’ai 3 ans, je suis en vacances en Martinique, et je vais passer deux mois à me baigner, les doigts en l’air, déformés par les énormes bandages blancs qui les enserrent. Je vis en Bretagne à cette époque, et j’ai l’impression d’avoir des menhirs dans les mains.

Plus de quarante ans ont passé. De cet instant, je ne ressens quasiment plus rien. Seuls quatre de mes doigts portent à tout jamais la souffrance de la brûlure profonde qui les a creusés jusqu’à l’os. Je suis marquée, dans ma chair. Mon cerveau l’est aussi. Des fois, je m’amuse à y voir la cause de ma nervosité ou de cette sensation d’être montée sur pile. Aujourd’hui j’ai 45 ans, je n’ai pas d’enfant à surveiller. Il n’y pas de caches aux murs de la maison.  Mais croyez-moi, j’évite, soigneusement, tout contact avec les prises électriques.

Aude

 

 

 

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