Comment j’ai ravalé ma peur lors d’un tour de chauffe sur le grand huit du Parc Astérix

Mon ventre gargouille. Tous les matins, deux heures après le réveil, il gargouille. J’ai faim. Ce matin-là, le gargouillement s’est tu. Dans mon ventre, une énorme boule écrase mon estomac. Je suis assise dans une petite voiture rouge. Sur le siège à ma gauche, un collègue d’origine africaine. Il est 9 heures du matin, je viens de prendre du service. Et pour 28 des employés, c’est tour de chauffe obligatoire.

C’est le début de saison au Parc Astérix. Matin d’avril. Il va faire beau, mais à une heure de l’ouverture du parc au public, il fait encore frais. Trop frais. Les responsables du service des attractions désignent des volontaires. Il faut faire tourner le grand huit.

Me voilà dans cette petite voiture rouge. Au milieu du train nommé Le Goudurix. Je n’ai pas eu le choix. Mon collègue d’à côté, non plus. Notre chance, c’est de ne pas se retrouver en tête. Je suis terrifiée. Mon voisin a déjà fermé les yeux. Je l’entends murmurer alors qu’une énorme barre nous passe au-dessus de la tête et vient se caler sur nos torses respectifs. Il psalmodie. Une prière, j’imagine. Je l’entends à peine. J’essaye de ne pas écouter ma propre peur. Lui et moi, nous devons penser la même chose : nous sommes maraboutés.

Je déteste les sensations fortes. Je ne monte jamais dans ces manèges qui vous mettent la tête en bas et vous remuent tous les organes. Je n’ai jamais acheté de ticket pour un tour de montagnes russes. Il est où le plaisir ? Franchement. Vous aimez, vous,  sentir votre estomac remonter si haut dans votre intérieur, que vous devez serrer des dents pour qu’il ne s’échappe de votre bouche ? Moi, non.

Comme une forcenée, je m’agrippe aux deux poignées de la barre de protection du manège. C’est parti. Je ne sais plus quelle est la hauteur de la montée. Je me souviens juste qu’elle est longue. Qu’elle s’effectue à toute petite vitesse. J’essaye de me préparer. Mentalement. Je veux plaquer mes mains sur mes yeux pour ne pas voir ce vide renversant qui m’attend déjà. Je veux plaquer mes mains sur mes oreilles pour ne rien entendre des hurlements que me souffle déjà mon imagination. Je ne peux rien faire de tout cela. Mes mains sont saisies par le froid du métal des poignées, que je ne peux pas lâcher.

Fin de la montée. Le temps s’arrête. Quelques mètres de plat à 36 mètres du sol. Plus qu’une chose à faire. Fermer les yeux, avant la chute. Vient le moment du grand plongeon à plus de 75 km/h. Mes cheveux se dressent sur ma tête. Je me retrouve plaquée sur ce maudit siège de plastique noir. Je verrouille tant bien que mal mes cervicales pour empêcher ma tête de taper de part et d’autre. Je suis concentrée sur ma peur et sur ma maîtrise intérieure. Ma concentration est telle, que j’en oublie d’hurler. Et pourtant je le sens. Mon estomac qui remonte. Il prend tellement de ma place, dans ma gorge, que c’est peut être pour ça que je ne peux pas crier. Mon voisin, lui, hurle.

Sept fois. Vous vous retrouvez sept fois la tête à l’envers sur le grand huit du Parc Astérix. Dernière ligne droite. Soulagement. Pas pour longtemps. Nous restons immobilisés. Dix minutes, voire plus. J’ai froid. Je glisse un regard vers mon voisin. Il est prostré. Je visualise son combat intérieur qui est aussi le mien. Comme moi, il veut descendre. Comme moi, il s’affole déjà en comprenant que le Goudurix coincé sur les rails annonce un second tour de chauffe.

Retour en gare. La barrière de protection se lève. Mon voisin se précipite. Et moi, je reste. Dans mon esprit, descendre ce serait risquer l’humiliation. Descendre, ce serait risquer de perdre cette opportunité de m’amuser tout en travaillant. Je reste. C’est reparti pour un tour. Le dernier de ma carrière dans un parc d’attraction.

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