Les torrents de boue réveillent ma phobie des cyclones

Le lit flottait au milieu de la chambre. Mon père nous avait pris sur ses épaules. Ma sœur sanglotait. Elle appelait maman, maman. Sans obtenir de réponses. Je ne comprenais pas bien pourquoi toute cette eau. Mais des voix parlaient de la rivière qui avait craché sur toute la vallée. Mon père nous disait de bien nous accrocher à l’armoire qui tanguait sous nos poids. Il était dos nu. Il s’était accroché à la grande table du salon pour défoncer la porte. Ma grande sœur a hurlé encore plus fort quand tout le pan de mur avait cédé. Comme un torrent, la maison a vomi toute son eau dans la cour. C’est là que j’ai aperçu ma mère au-dessus du muret du voisin. Elle se cramponnait en tendant les bras. Elle émettait des signes pour que mon père la rejoigne. Ma sœur fermement accrochés à son bras, laissait dépasser une tête larmoyante au niveau de mon genou.

– Me ferme pas les yeux mon petit, m’ordonne-t-il au milieu de mes cris.

– Calme-toi on va traverser nous répétait-il dans une voix calme.

C’était si rassurant d’avoir cette voix douce au milieu de tant de déchaînement. Et c’est là que le muret a cédé. Avec ma mère dodelinant sur le pied de corossolier qui s’éloignant sur une mare boueuse.

-Ne lâche pas la branche, hurlait mon père dans une rage.

Un affolement qui nous faisait pleurer de plus belle.

-Maman ! Vociférait ma sœur.

-Ça va aller ma fille, c’est toi la grande. Ne fais pas peur à ton frère, reprenait mon père, d’un ton agacé.

Plus bas dans la vallée, Ahamada, le pêcheur au gros, avait plongé sans crier gare. Le torrent n’en fit qu’une bouchée de sa petite taille. Pour tromper l’acharnement des éléments, on le vit nager de plus belle en direction de ma mère.

-Tu es un ange, hurlait un groupe de femmes, comme un encouragement.

La rivière charriait tous les troncs d’arbres éparpillés. Il finit, on ne sait comment, par rattraper le corossolier sur lequel se voguait ma mère. Il lui intima de s’accrocher à sa taille, le temps de rejoindre la rive.

Comme piqué au vif, mon père relia, je ne sais comment, la rive avant de nous confier à Mayssara, l’une de nos tantes qui vivait en haut de la colline. Le village était une ruche. Comme un seul homme, tout le monde s’était mis en quête des riverains de la rivière en furie. Une fois à terre, on vit mon père qui s’éloignait déjà en direction du monstre. C’est là qu’un frigo béant fusait des eaux déchaînés. Mon père courait le long de la rive en direction de la mer. Au loin, on vit des points noirs. Et puis des voix qui ordonnaient des choses indistinctes.

Le frigo ! Le frigo ! Attrape le frigo !

Sotte phrase, au milieu de ce chaos. Les troncs d’arbres s’étaient agglutinés rive droite, formant une sorte de barrage. Le frigo s’abattit dessus dans un fracas. C’est là qu’on vit, Ahamada s’y accrocher avant d’y harponner ma mère. Tout effort déployé, nous vîmes cette planche voler en leur direction, lancé par mon père. Le vacarme sur la coque du radeau de fortune déchirait le village. Ahamada eut le temps de le rattraper au vol, avant d’en faire une pagaie. Quand ils atteignirent la rive, les voisins se mirent à plusieurs pour bloquer le radeau pris de tremblement. Ma sœur avait échappée à la vigilance de Mayssara. Elle avait accouru se lover dans les bras de ma mère méconnaissable. Mon père eu ce geste tendre de la serrer dans ses bras, avant de nous rejoindre sous la varangue de tante Mayssara.

-L’enfant ! Rattrapez l’enfant ! Aboyait-on depuis l’autre rive.

Un petit paquet dansait sur l’eau sous les tentacules d’une rivière en colère. On nous ferma sèchement les yeux, avant de nous transporter dans la mosquée un peu plus haut. Seul bâtiment construit en dur, l’endroit était une ruche. Les pleurs des enfants se mêlaient aux symphonies des prières. On n’avait jamais autant imploré un dieu muet. Plus la mosquée grouillait de prières, plus la rivière crachait des corps inanimés. Le fracas des orages jetaient une piqûre dans les groupes qui s’étaient formés. Les enfants se jetaient sur leur mère dans un sursaut affolé. Le ciel émettait par rafale ce bruit d’un tissu qu’on déchire. Des toits en tôle venaient s’abattre sur les parois de la mosquée. Provoquant des mouvements de panique. Une voix forte commandait aux femmes et aux enfants de se mettre au fond du lieu de culte. Les blessés étaient entassés sur un côté. Les tapis de prière étaient tachés de sang par endroit. Un groupe d’homme étaient chargés de clouter les portes de derrière. Le vent abattait ses griffes sur les parois comme pour arracher tout.

Les prières des femmes répondaient aux psalmodies des hommes. A croire que les éléments entendaient les pleurs et peut-être les prières. Un silence vint. Seuls les hennissements d’un enfant au fond trompaient l’angoisse. Quand s’arrêtera donc ce cauchemar ?

Ma mère depuis le début avait ce geste tendre avec nous deux sur ses jambes. Elle était affalée dans un coin. A ma sœur inconsolable, elle avait cette comptine en berceuse. Mon père avait disparu, sans doute en train d’aider d’autres personnes dans le besoin.

Un groupe de femmes nous mirent en cercle improvisant les paroles d’une comptine. Le soleil caressait maintenant tout le village de ses doigts d’or.

Nassuf

Publicités
Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s