Mon jardin dans les nuages

Dans mon jardin botanique, il y a du thym, de la menthe, des épinards et des tomates ; un mûrier sans épines, et aussi sans mûres, c’est sa première année ; un plant de kiwi aux feuilles râpeuses et un peu jaunies ; je ne sais pas trop ce qu’il a. Et aussi un baobab. A Paris, oui oui. Il n’avait pas supporté l’hiver dernier, a perdu toutes ses feuilles, et n’était plus qu’une tige de bois qui a passé le printemps dans un pot sans eau ni beaucoup de terre ; et un jour, un peu de vert dans le coin du salon. Deux petites feuilles qui sortent comme des cheveux qui réapparaissent sur une tête nue. Un vrai miracle. Et maintenant, c’est un arbre dont je ne compte plus les feuilles. Trop nombreuses.

Je les ai achetés pour la plupart à l’état de graine. Le soir en rentrant du travail, le passage par le balcon est comme un sas de décompression. J’aime passer un moment à les arroser, trois bouteilles de deux litres en été, et à les observer grandir. Tiens, le baobab a une feuille de plus qu’hier, que j’époussette avec le doigt, et cinq minuscules tomates vont bientôt arriver.

Les alertes du téléphone, le fil ininterrompu de Twitter restent enfermés à l’intérieur. L’espace d’un moment, le temps s’arrête et le rythme de la nature reprend ses droits. Je passe ma main dans la chevelure odorante du thym puis la rapproche de mon nez pour m’enivrer de son odeur, et c’est au tour de la menthe et du curry. Plaisir rare, je prends le temps. J’aime observer la tomate passer du vert au jaune orange puis au rouge, la saisir entre deux doigts, tirer délicatement pour la sentir se décrocher sans peine, l’approcher de la bouche, sentir encore une fois mes doigts recouverts de son parfum, la croquer, sentir sa peau qui se déchire, pénétrer mes dents dans sa chair, m’enivrer de chaque parcelle du fruit. Ca n’arrive pas tous les jours. Mon plant de tomates, sans pesticide ni rien, mûrit à son rythme. Une tomate cerise toutes les deux semaines. Et encore.

Quelques herbes viennent embaumer des plats dans ma cuisine, et c’est déjà une satisfaction personnelle de savoir d’où elles viennent. Certaines graines ont refusé de sortir de terre, j’ai oublié dans quel pot elles étaient enfouies, et puis un jour, une mini motte de terre se soulève, le vert sort de la terre, les voilà qui surgissent : bienvenue !

Je n’attends pas encore la récolte de mon balcon pour remplir mon assiette. L’objet est ailleurs. Mon jardin botanique est situé dans un nuage. Au cinquième étage au-dessus d’une avenue très passante de la proche banlieue parisienne. Un nuage de pollution et de bruit incessants de voitures qui accélèrent et freinent à l’approche du feu tricolore.

A Tahiti, ma ville a fini par me manquer. Une fois rentré à Paris, je rêvais d’un jardin. M’est revenu à l’esprit le récit de mon grand-père qui allait cultiver son jardin ouvrier chaque week end pour nourrir sa famille, après-guerre. Depuis, la friche a été remplacée par un supermarché. Je me souviens de mon grand-père à la retraite, que j’aidais parfois au printemps en grimpant dans le cerisier, ou l’automne en rentrant du bois pour l’hiver. Et de mon cousin, qui disait : « Mon papy, il sait tout faire. » Moi, je suis un Parisien qui aime la nature. En clair, laissez-moi dans la nature, en plein soleil sur une île sous un cocotier et entouré d’une mer poissonneuse et dans les cinq minutes, je serai à l’article de la mort.

Dans mon jardin suspendu au-dessus d’un nuage de pollution, j’ai vu des abeilles tourner autour de mes plantations. Des abeilles. En voie de disparition. Mais venez, vous êtes chez vous, ici c’est garantie sans glyphosate.

Aussi, une espèce de scarabée à l’aspect terreux qui loge à côté des tomates. C’est probablement tout autre chose qu’un scarabée. Une petite bête, que je n’avais jamais vue auparavant sur mon balcon. A ma microscopique échelle, je me donne l’impression d’apporter ma petite contribution à la protection de la nature. Et c’est déjà chouette. Même si je n’en ai pas encore revu. De chouette.

Serge

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