Jean-Alexandre Delattre: le poète métallique

Très tôt, chaque matin, comme une ombre dans la nuit, jean Alexandre Delattre rejoint son atelier.

Une petite maison à colombage, perdu dans la campagne normande.

Il allume la lumière, elle filtre dans la nuit à travers de petits carreaux noircis.

A l’intérieur, une forge, à l’ancienne. Mutique, Jean- Alexandre sillonne les lieux, hume l’atmosphère et se décide à allumer le foyer.

Pour contenir la sueur qui perle déjà sur son front, l’artiste coiffe son bandana légèrement noirci par les travaux de la veille.

Alors que les premières flammèches crépitent, Jean Alexandre part à la recherche de sa matière première. De simples bouts de métaux amoncelés aux quatre coins de la pièce.

A presque 80 ans, cet ancien ferrailleur, sec comme un bout de bois, est devenu artiste en donnant corps à la matière. Armé de sa pince, de son marteau et de son chalumeau, il découpe, sculpte avec énergie le métal.

D’un corps froid inerte naissent de véritables œuvres d’art. Parfois abstraites mais surtout figuratives. Son personnage le plus connu est ce dandy coiffé d’un petit chapeau qu’il décline à l’infini. Tantôt sportif, artiste ou libre penseur, il est La signature de l’artiste.

Chacune de ses créations raconte une histoire. La littérature, la poésie, la musique sont des sources d’inspiration inépuisables pour ce maître forgeron.

Jean Alexandre Delattre expose aujourd’hui ses œuvres dans le monde entier. Beverly-Hill, Principauté de Monaco, Allemagne ou encore en Belgique. On ne compte plus ses  distinctions.

Mais tout cela, ne l’intéresse pas. La communication, le monde extérieur, est gérée par son épouse Madeleine.

Jean- Alexandre Delattre est le plus heureux des hommes, seul, au milieu de sa famille imaginaire.

 

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Le connaissez-vous ? C’est un pêcheur vosgien proche de la nature

Je l’ai rencontré à l’automne 2001, dans les Vosges, il pêchait sur les bords d’une rivière. Je n’ai jamais revu cet homme mais j’aimerai beaucoup le retrouver.

A l’époque il devait avoir 65 ou 70 ans maximum, il portait un chapeau noir, en feutre, avec des bords larges pour protéger ses yeux du soleil, il était vêtu d’un gilet sans manche, vert-olive, avec des hameçons accrochés sur sa poitrine, un pantalon de velours noir un peu large, comme ceux d’autrefois et des grandes bottes cuissardes pour aller dans l’eau.

Il était fascinant, chaque fois qu’il lançait sa canne, à coup sûr il ramenait une truite. Je dis sa canne mais en fait c’était juste une branche d’arbre à laquelle été fixé un fil et un hameçon. Je me souviens lui avoir demandé : « mais où avez-vous acheté vos appâts », il m’avait répondu : « je ne les ai pas acheté, j’ai été les chercher dans la nature » et il m’avait emmené avec lui pour me montrer.

Dans les hautes herbes, il marchait devant moi, doucement, il était calme, il regardait partout. A un moment il s’est penché, il a attrapé quelque chose et il est revenu vers moi. Il a ouvert ses mains et m’a dit : « vous voyez, c’est cet insecte qui est bon pour les truites aujourd’hui». Interloqué je lui avais répondu : « à bon, pourquoi, ça dépend des jours ? », « oui » avait-il ajouté « ça dépend de ce qu’offre la nature, si on ne choisit pas le bon appât, on ne pêche rien ».

Il était d’une sagesse infinie, il avait une voix douce et calme. Il semblait être en osmose total avec la nature. Il m’avait raconté que de temps en temps il se couchait dans la prairie et des biches venaient près de lui le sentir, elles n’avaient pas peur.

Je voudrai retrouver cet homme, il habitait près de Gérardmer, j’espère qu’il n’est pas mort. Il était connu de tous les pêcheurs de la région, il était toujours disponible pour donner des conseils, parler de la nature et de ses secrets.

Sa technique de pêche était aussi incroyable, il savait exactement où étaient les poissons, derrière quel rocher. Alors, quand il avait repéré une truite, avec sa branche d’arbre qui lui servait de canne, il positionnait l’appât du jour, comme si l’insecte était tombé naturellement dans l’eau et ensuite, il laissait faire la nature. Ça fonctionnait à tous les coups mais il ne s’en vantait jamais, au contraire, il expliquait qu’il fallait juste observer, prendre le temps de repérer les zones d’ombres et de lumière, les zones de courant et de calme. « Les truites aiment se faire bronzer au soleil » affirmait-il avec humour « mais parfois elles se tapissent à l’ombre alors ça dépends ».

Je n’ai jamais rencontré un homme comme lui, aussi proche de la nature, si vous le connaissez, dîtes moi où je peux le trouver, s’il vous plait.

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Il est tombé dans l’aquarelle pour notre plus grand bonheur

« Bon ça ne va pas être long ton truc ? » A peine arrivée dans la cour de l’artiste, une phrase grave et mal articulée saute aux oreilles.
Pantalon taché, marinière légèrement déchirée aux manches, Jean Lopez s’approche. Son visage buriné fait ressortir des œillades anthracites, ponctuées d’un tutoiement qui roule sa poule. « Je te préviens, je déteste parler de moi »
Difficile de croire que l’homme qui fait face vend des tableaux dans le monde entier, et pourtant… Agé de 55 ans et originaire du Berry, Jean Lopez est devenu peintre par hasard. Son plaisir c’était le jazz. « J’étais batteur dans une petite formation en région parisienne. On faisait des concerts, des galas. C’était toutefois compliquée de faire bouillir la marmite »
Jean a toujours eu un petit faible pour la peinture. Quand les temps sont devenus durs, il a proposé quelques toiles à une galerie proche de chez lui. Elles sont parties tout de suite. Il a donc rangé ses baguettes de batteries pour sortir ses pinceaux. Le costume d’aquarelliste est devenu une seconde peau.
D’un pas boitillant, Jean se promène devant des œuvres, sans presque y prêter attention. Soudain de l’art abstrait nous colle son poing dans la figure. L’une des toiles plonge l’observateur dans un incroyable dégradé de marrons, à la fois sombre et clair. L’œil si perd.
« On me demande du portrait, du figuratif, mais j’en ai rien à faire » souffle-t-il sans même rigoler. « Je peins à l’instinct, sans jamais tomber dans la fabrique, j’ai horreur de ça. Pour moi, une aquarelle, c’est partir un après-midi sans trop savoir où aller. Quand je me sens bien, je sors mon matériel, je coupe ma bouteille d’eau en deux pour rincer mes pinceaux et c’est parti. »
Jean est un roi ou un gitan, à l’aise partout, dans une galerie new yorkaise comme dans sa ferme du Berry. Depuis 30 ans il garde cette fraicheur. Malgré les attentes, les commandes, comment faire que la peinture soit toujours un plaisir ?
« Allez, tais toi, j’en ai marre de tes questions. Viens t’assoir, on va s’écouter un petit Lionel Hampton. »

Arnaud

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Explosion d’AZF et double meurtre. Quand le sort s’acharne

Une boule de feu. Un éclair blanc. Plus rien.

Stéphanie a  peu de souvenir de l’explosion. Ce 21 septembre 2001, elle vient livrer du matériel à l’ONIA. L’ONIA c’est le nom que les Toulousains donnent depuis toujours à l’usine AZF. Au volant de sa camionnette, Stéphanie arrive à la porte principale. Fenêtre côté conducteur baissée. Elle tend son  bras gauche à travers la portière pour présenter sa pièce d’identité.

Une boule de feu. Un éclair blanc. Plus rien.

Lorsqu’elle reprend conscience, Stéphanie est sur un lit d’hôpital. Vivante. Gravement blessée mais vivante. Le bras gauche arrachée. Un pompier a réalisé un garrot au milieu des décombres. Il l’a sauvée.

5 ans plus tard, Stéphanie a repris le cours de sa vie. Elle travaille toujours dans l’entreprise de transport familiale. Avant l’accident, elle envisageait de créer sa propre boite. Mais l’explosion d’AZF lui a brisé les ailes.

Elle a retrouvé une certaine autonomie bien sûr. Elle peut de nouveau conduire. Sa voiture est équipée d’un volant et de commandes adaptés à son handicap. Au travail aussi, son téléphone se lève automatiquement lorsqu’elle veut décrocher. Elle peut ainsi écrire de sa main droit, sans avoir a tenir le combiné de sa main gauche.

Mais qui lui rendra les instants perdus ? Stéphanie est mère de deux jeunes enfants. Des jumeaux nés quelques mois avant son accident. Les yeux encore embués par ce profond regret elle explique « Je n’ai jamais pu serrer mes bébés  dans mes bras »

Son handicap est discret, pourtant. Au premier regard rien ne permet de distinguer son bras gauche. Inerte. Mort. Mais il suffit de la voir dans un supermarché pour comprendre. Au rayon légumes : qui a tenté d’ouvrir ces fichus sachets plastiques, sait combien c’est difficile. Mais avec une seule main….  Elle coince le sac entre ses lèvres. Elle tente de pincer le sac avec les doigts de la main droite. Ça glisse. Ça tombe.

Arrivée à la caisse, il faut entendre l’hôtesse persifler : « C’est une caisse prioritaire madame. Les femmes enceintes et les handicapés d’abord ».  Alors Stéphanie soulève légèrement son épaules gauche. Montre ostensiblement son bras amorphe. Agacée elle demande « Je ne suis peut-être pas assez handicapée ? » Et la caissière de s’excuser platement.

C’est dans les détails de la vie quotidienne que vient se nicher le handicap.

Lors du premier procès de l’explosion d’AZF, en 2009 à Toulouse, Stéphanie était parmi les parties civiles les plus assidues. Présente régulièrement  dans l’immense salle Mermoz. Une grande bâtisse années 30 convertie en tribunal correctionnel le temps de ce procès hors norme. 3 mois et demi d’audience. Le groupe Total propriétaire de l’usine, et Serge Biechlin le directeur du site, ont bénéficié d’un non lieu en première instance.

Mais Stéphanie n’a pas entendu l’énoncé du jugement.

La jeune femme avait d’autres combats à mener.

Une double détonation a de nouveau plongé sa famille  dans l’effroi. Son père et son frère ont été abattus. Patrons de leur petite entreprise de livraison, ils ont été tués par un de leurs anciens salariés en 2009. Un licenciement douloureux. Un coup de folie. Ce double meurtre  a fait les gros titres.

Frappée encore une fois, Stéphanie a repris seule la gestion de la société familiale. Le meurtrier présumé n’a jamais été jugé. Quelques jours après son arrestation il s’est pendu dans sa cellule.

Deux ans plus tard c’est un autre procès qui s’est ouvert à Toulouse. Comme si l’histoire se répétait. La salle Mermoz est redevenue théâtre de  Justice.  L’immense bâtisse n’était plus tribunal, mais une Cour Appel. Le procureur s’appelait désormais l’avocat général.  Mais rien n’avait changé. Accusés. Avocats, Victimes.  Tous ont repris place pour cette redite de l’affaire AZF . Tous, mais pas Stéphanie.

 

JF

 

 

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Maestro Marceau

« Je vais prévenir le Maestro ». Une dame enveloppée dans un tablier à fleurs, les cheveux tirés en arrière, nous fait signe d’entrer. La grande bâtisse dévorée par la vigne vierge est cachée derrière de hauts murs, dans un coin de campagne boisé, à l’ouest de Paris. Nous pénétrons dans un vestibule. Au mur, des photos jaunies, des souvenirs de loges, de théâtres, des diplômes, des distinctions : tout rappelle qui est le maître des lieux.

Un vieux monsieur au pas hésitant s’avance et se présente. « Bonjour, je suis Marcel Marceau ! Asseyez-vous. Vous allez bien manger quelque chose ». Son régisseur nous avait prévenus : « vous ne pourrez pas couper au gâteau à l’ananas de sa cuisinière, toujours servi avec du thé. Et là, il va vous parler ». Effectivement, nous voici attablés dans la cuisine, occupés à déguster ladite pâtisserie et à boire ses paroles.

Marcel Marceau a les traits tirés. Son visage fatigué est surmonté d’une tignasse frisée à l’étrange blondeur. Manifestement, l’homme a ses coquetteries. Il nous invite bientôt à venir prendre place dans un salon. Sa silhouette frêle flottant dans un costume blanc s’affale dans un large fauteuil. Sa main agrippe une liasse de journaux. « Regardez, nous rentrons d’une tournée en Amérique du sud. Vous voyez les photos ? là c’est à Cuba. Là en Bolivie. Au Pérou, nous avons été reçus par le président… » Un flot de paroles se déverse, sans qu’il nous soit possible de le canaliser.

Je dois être honnête, avant de partir à la rencontre du mime Marceau, j’avais du me documenter de toute urgence. J’ignorais presque tout de la carrière de cet artiste qui incarnait le mime depuis 1945. Au début des années 2000, c’était devenu une image d’Epinal, un grand monument inconnu. Chacun avait bien en tête le vague souvenir de photo le montrant en tenue rayée, outrancièrement maquillé. Mais qui savait qu’à 83 ans, il continuait à arpenter les cènes du monde entier ?

Avant sa venue à Caen, le promoteur de son spectacle avait contacté la rédaction de France 3, sans doute inquiet de ne pas remplir la salle, ce qui, nous l’avons compris plus tard, aurait été vécu comme un terrible affront pour celui qui se faisait appeler « le Maestro ». Au téléphone, je m’étais risqué : « Si vous voulez que nous parlions de votre spectacle, il faudrait que nous ayons quelque chose à raconter. Peut-être pourrions-nous convenir d’un entretien ? » Au téléphone, la voix me répond : « Le Maestro donne peu d’interviews, mais je vais essayer de vous organiser cela ».

Le mime Marceau ne se produit plus guère en France. « Nul n’est prophète en son pays » déplore-t-il, un peu contrarié de devoir courir le globe pour recevoir sa dose d’applaudissements. Nous tendons le micro à un homme qui de toute sa carrière n’a jamais prononcé un mot sur scène. Et il parle, il parle encore et encore, souvent pour nous vanter les vertus du silence…

Il nous fait visiter sa maison musée peuplée de souvenirs, de bibelots, d’œuvres d’art, d’installations d’art contemporain. « Venez, je vais vous montrer mes peintures ». Nous pénétrons dans son atelier. Il nous fixe rendez-vous pour le soir du spectacle. Dans la voiture, sur le chemin du retour, nous nous demandons comment ce vieux monsieur épuisé peut encore tenir la scène.

Un puits de lumière troue l’obscurité. Un personnage glisse sur les planches. Ses gestes sont fluides, aériens, évocateurs. Ils font naître un monde. Le public voit un décor qui n’existe pas. C’est fascinant. « Il est ailleurs » s’amuse alors son régisseur. « Quand il interprète la création du monde, il croit vraiment que Mozart a écrit la musique pour lui ! »

Quelques jours plus tard, Marcel Marceau est tombé malade. Il est décédé au mois de septembre 2007 sans avoir pu remonter sur scène. Nous aurons donc assisté à la dernière apparition de ce mythe du music-hall qui avait fait voeu de silence « pour souligner le geste pour montrer l’homme dans sa fragilité ».

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Ma maman, l’héroïne de ma vie

Je connais son visage par cœur. Ses yeux couleurs noisette, toujours pétillants. Ses lèvres fines dont s’échappe souvent un rire cristallin. Ses cheveux bruns font un peu ce qu’ils veulent. Elle est petite mais ne porte pas de talon, se maquille rarement. Elle est belle au naturel. Son regard rempli d’amour et de fierté s’est accroché au mien dès mon premier souffle. Un regard qui m’a couvé pendant de longs mois, de longues années.

Ma maman est une superwoman. Non, elle ne porte pas de cape ni de bottes rouges. Elle sait juste tout gérer en même temps. Me faire réviser mon bac tout en encourageant mon frère sur le banc de touche. Lire une histoire au dernier de la tribu, une casserole à la main. Faire les comptes et embrasser mon père. J’exagère à peine.

Elle se lève tous les jours à 5 heures du matin. Elle est propriétaire d’un commerce dans le centre de Bordeaux, un milk-bar. C’est un bar sans alcool fait pour les lycéens. Le midi, l’odeur des frites vient chatouiller les narines. Derrière le comptoir, ma mère s’occupe de la cuisine. Mon père est au service. Et ça ne chôme pas ! « un hamburger pour Lucie, un croque pour Lauryane et une salade pour Marylou ! » En super machine de guerre la patronne assure. 1,2,3,4, 50,100 croques monsieur. « Ouha ! aujourd’hui, ils voulaient tous la même chose ! ». L’après-midi elle passe du temps à réconforter ou sermonner les ados venus lui confier leurs vies. Elle voulait être éducatrice spécialisée. Mais elle a arrêté ses études tôt, juste pour embêter ma grand-mère.

Elle s’est mariée à 18 ans et je suis née un an plus tard. 19 ans ! Elle avait à peine 19 ans quand elle est devenue mère et patronne d’un restaurant.

A cet âge-là, j’avais encore la goutte au nez. Je répétais sans cesse que je ne voulais pas faire comme ma mère. Je voulais un travail, un vrai. Ne surtout pas user mes chaussures dans un restaurant. Car c’est dur ce boulot. Et ça ne rapporte pas tant que ça. Les fins du mois sont souvent difficiles à la maison. Notre caddy on ne le remplit qu’avec les promos du moment ; Ma mère est discrète. Elle ne pleure jamais devant nous. Avec nous, elle rit. Elle a même exulté avec moi quand j’ai été prise dans cette école de journalisme que je voulais tant. Elle coutait cher pourtant. Tant pis, mes parents ont fait un crédit.

Elle est formidable ma petite maman. Elle m’écoute, me conseille, me guide. Une maman comme les autres ? Peut-être, mais celle-là c’est la mienne.

Miryam

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La vague semble surgir d’une mer en ébullition, comme si un bloc de granit se mettait à déferler, avec une puissance tellurique, dans un roulement inquiétant. Son arête est coupante. Puis soudainement, elle propulse des gerbes d’écume cinglante. La blancheur tranche avec le gris anthracite de cette mer démontée qui se perd dans un horizon incertain.

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