En tête-à-tête avec ma sculpture d’argile

Avant de la toucher, je la sens. J’hume avec délice son odeur un peu âcre. L’argile doit s’apprivoiser, tous sens confondus. Pour un peu, j’en mangerais. Je saisis mon fil à découper, et tranche dans le vif sans hésiter. La motte d’argile rouge se fend en deux. Je délaisse le plus gros bloc et plonge mes mains dans celui que je compte transformer. Sous mes doigts, l’argile est douce et tiède, mais encore un peu figée. Elle me résiste. Je dois appuyer davantage, violer son intimité, lui mettre la pression. Elle doit me céder. Je pétris, je malaxe, tant et si bien que la forme d’une tête émerge. Je ne fais que ça. Je ne sais faire que ça. Je ne peux faire que ça. Des têtes. D’enfant, de vieillard, de femme. Mousquetaires, vierge Marie ou Gavroche. Mes sculptures s’alignent sur le rebord de ma cheminée. Petits compagnons qui me regardent vivre. Parfois, je forme même des couples.

Mais pour l’instant, je ne sais pas encore qui émergera de cette boule de terre. Je ne le sais jamais à l’avance. Ma respiration commence à s’accélérer. C’est bon signe. Je commence à faire le vide autour de moi, n’entends plus le ronronnement de la radio ou le bruit continu de la circulation en contrebas. J’ai bientôt le sentiment d’être en pilote automatique. Je ne pense plus qu’à cette matière qui vibre et prend vie sous mes yeux. J’enfonce mes pouces profondément dans la boule de terre. Mes doigts me guident, ils sont presque autonomes. En premier, ils modèlent les yeux. Ce personnage-là aura des orbites très enfoncées, un regard un peu désespéré. Il me fait penser au héros des « Enfants du paradis ». J’irai donc dans ce sens. Mes mains s’activent, caressent l’argile, façonnent un nez, forgent une bouche. De temps à autre, je repose ma création. La jauge, la retourne, examine sa symétrie. J’utilise très peu les instruments de sculpture que mes amis m’ont offert à mon anniversaire. Ne leur dites pas, mais mes ongles et mes paumes valent tous les instruments du monde. Je ne veux pas d’intermédiaire entre ma sculpture et moi.

Mon personnage est presque fini. Je rectifie l’oreille gauche, un peu trop grande, et lui rajoute quelques cheveux. Il a vraiment l’air très tourmenté, celui-là, dis donc. Il ira rejoindre la dépressive que j’ai modelée le mois dernier. Ca tombe bien, elle était seule sur mon coin de cheminée. Un peu à l’écart des autres. Elle l’attendait. Je le place religieusement à ses côtés. En séchant, il prendra une teinte couleur chair, similaire à la sienne. Je le baptise sans plus attendre. Bienvenue à la maison, Tristan !

Béatrice

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